Bernard Stiegler, la technique, la culture et le temps Une introduction à l’œuvre
Par Colette Tron Auteur, critique, membre d’Ars industrialis
Décédé brutlement le 5 août 2020, le philosophe Bernard Stiegler aura eu une activité incessante et acharnée, une vie et une œuvre intenses et prolifiques, qu’il a transmises à ses contemporains et vers les générations futures. Soucieux d’un monde non-inhumain, de ses dits et écrits à ses actions et expérimentations, ses positions et propositions étaient étayées et son acuité en permanence vivace face à « la complexité de ce qui arrive ».
Il venait de publier, avec le collectif Internation (https://internation.world/(link is external) ) l’ouvrage « Bifurquer », aux éditions Les liens qui libèrent : http://www.editionslesliensquiliberent.fr/livre-Bifurquer-9791020908568-1-1-0-1.html(link is external).
Le travail de ce collectif établit que le modèle de développement actuel a atteint les limites de sa toxicité et révélé la vulnérabilité de son système, de par les diverses crises qu’il génère (sanitaire, environnementale, économique, écologique, psychique, épistémologique…). Ceci est dû notamment au le fait que l’économie industrielle repose sur un modèle physique dépassé dissimulant l’enjeu fondamental de l’Anthropocène, et qui est la (non) prise en compte du paradigme de l’entropie. Le collectif à l’initiative de Bernard Stiegler soutient des propositions théoriques et active des expérimentations pratiques dans la perspective d’une remondialisation pacifiée et soutenable.
« En ces temps de graves périls, il nous faut bifurquer c’est l’absolue nécessité. »
« La technique et le temps » est l’ouvrage majeur et principal du philosophe Bernard Stiegler (1952-2020), dont trois tomes ont été publiés (« La faute d’Epiméthée », « La désorientation », « Le temps du cinéma et la question du mal-être », réédités en 2018 aux éditions Fayard) et qui était encore en développement dans la perspective de quatre volumes supplémentaires.
Ce corpus se complète d’une trentaine de livres, de centaines d’articles, de multiples conférences et interventions, de séminaires, et d’activités engagées au travers de collectifs (notamment Ars industrialis, l’Institut de Recherche et d’Innovation, le collectif Internation…).
Tels sont le travail et l’œuvre continues, évolutifs, inventifs, polémiques, ouverts.., aux circonvolutions infinies, dernières que l’on pourrait représenter sous le schéma(tisme) de spirales entremêlées qu’il avait lui-même conçues, et qu’il définissait selon la terminologie d’idiotexte (voir « Le concept d’ « idiotexte », esquisses », Bernard Stiegler, Persée, 2010 : https://www.persee.fr/doc/intel_0769-4113_2010_num_53_1_1178(link is external) ). Ce parmi les nombreux concepts formant un vocabulaire (explicité sur les sites d’Ars industrialis : http://arsindustrialis.org/vocabulaire(link is external), et du Territoire apprenant contributif : https://recherchecontributive.org/le-vocabulaire/(link is external)) composant son idiome et comme fondation de sa « paensée », elle-même reliée à la « nécromasse noétique » : l’héritage culturel et spirituel inscrit dans les traces hypomnésiques, les « rétentions tertiaires », que supportent les objets techniques, en tant qu’« objets investis d’esprit ». Et par ces quelques termes, nous entrons déjà chez ce philosophe, pour qui l’amitié et le soin étaient « ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue » (« Ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. De la pharmacologie », ouvrage de Bernard Stiegler, éditions Flammarion, 2010). Souci de soi autant que des autres, attention, et technique à cultiver, soutenue par la force et l’énergie du désir.
Une pensée singulière, processuelle, jamais définitive ni définitoire, toujours renouvelée, actualisée, enrichie, abondée de nombreuses et diverses disciplines, fournies de multiples et foisonnantes références, tentant de dévoiler et formuler un impensé philosophique, un obscur objet, qu’est la question de la technique : « La technique est l’impensé », écrivait Bernard Stiegler dans l’introduction générale à « La technique et le temps ».
. Vivant technique
Or, il appréhendait « la technique comme horizon de toute possibilité à venir et de toute possibilité d’avenir. » Comme toute possibilité de vie, car pour l’espèce humaine, point de vie sans technique, sans prothéticité, ou organes artificiels : « La technique, comme processus d’extériorisation, est la poursuite de la vie par d’autres moyens que la vie. »
La question de l’organe occupe d’ailleurs une place centrale dans la réflexion de Stiegler : « comme science de l’organisation – au sens plus large remontant à l’organum comme instrument, à l’organisation comme caractérisant la vie. »
L’histoire des techniques et les théories de l’évolution technique montrent la complexité du rapport entre vivant et technique, et le rôle puissant de la technique dans les changements d’époque et les mutations du vivant, opéré par l’intermédiaire des inventions humaines.
Son objet philosophique est donc aussi celui de la problématique de la vie, où vie biologique, vie noétique et vie technique forment une triade inséparable. Et d’ailleurs pour Bernard Stiegler, la philosophie et la vie procédaient d’une seule et même expérience. En théorie autant qu’en acte.
Il s’agi(ssai)t donc d’une réflexion indispensable et responsable quant aux orientations et à la pharmacologie de la technique et de la technologie, toute technique étant considérée en tant que pharmakon : puissance ambivalente, curative ou toxique, les deux tendances, ou polarités, composant sans cesse. Une philosophie des ombres et des lumières du temps présent et pour les générations futures, face à « l’imminence d’une impossibilité à venir » : « Le temps présent est emporté dans le tourbillon d’un sourd processus de décision (krisis), écrivait-il, dont les mécanismes et les tendances demeurent obscurs, et qu’il faut s’efforcer de rendre intelligibles » à « la complexité de ce qui arrive ».
C’est-à -dire ouvrant à la réflexion d’un nouveau rapport entre l’homme et la technique, face, et dans, une nouvelle complexité et puissance de l’« étant technique ». Etant hybride, entre organique et inerte, biologique et mécanique, artifice entre l’homme et le monde, et facteur de transformations du milieu de vie, agent de l’évolution, et du processus d’hominisation. L’interrelation des effets des changements techniques sera conceptualisée par Bernard Stiegler sous le terme d’« organologie générale », considérant une transductivité entre trois types d’« organes » : physiologiques, techniques et sociaux (voir dans le vocabulaire : http://arsindustrialis.org/vocabulaire-organologie(link is external) ).
. Technicité et facticité de l’existence
Afin de penser et panser la « possibilité d’un avenir », Stiegler considère la situation historiquement et investit l’évolution technique. Il prend en considération la rupture produite par l’industrialisation, par l’accélération et l’expansion du développement technologique, et par une mutation de la fonction et de l’opérabilité de la technique, bouleversant « l’ordre du savoir autant que l’organisation sociale ». C’est le complexe technique, ou nouveau système technique, de la « technique moderne », fondée sur la science moderne, qui introduit alors une nouvelle interrogation philosophique, portée notamment par Husserl puis Heidegger, reprise et soumise à un questionnement actualisé par Stiegler : devant une confusion des fins et des moyens de la technique, et une instrumentalisation de la science vers sa technicisation, son statut épistémique se transforme.