Publié le 24 février 2012 à 00h00

Jusqu'au 1er tour de l'élection présidentielle, Télérama.fr publie le journal de campagne collectif de cent personnalités du monde culturel. Aujourd'hui, le philosophe Bernard Stiegler.

Capables et incapables

2017 est le véritable enjeu de 2012

Tous les citoyens français savent – plus ou moins confusément – que l’enjeu de la campagne présidentielle est la disparition du monde qui apparut au cours du XXe siècle.

Face à cet état de fait stupéfiant que nul n’ignore, aussi difficile qu’il puisse être de le concevoir, la seule véritable question est la façon dont la France et l’Europe sauront contribuer à la formation d’un autre monde.

Pour les candidats de droite et d’extrême droite, qui défendent les intérêts de ceux qui spéculent sur cette faillite après l’avoir eux-mêmes provoquée en exploitant jusqu’à plus soif un modèle industriel qui est par là même devenu profondément toxique et autodestructeur, il s’agit précisément de dénier cet effondrement (la revendication de restaurer un Etat fort par Marine Le Pen n’a pas d’autre but que de perpétuer l’ordre libéral prôné par son père).

Les candidats de gauche semblent présupposer qu’aborder le sujet de ce changement de monde serait électoralement suicidaire, comme s’il était impossible de faire confiance à leurs électeurs. Quant aux écologistes, on voudrait croire qu’ils posent précisément cette question – mais leur problème est précisément de ne pas y parvenir, et d’échouer à faire en sorte que la société se pose cette question.

Faute d’un point de vue synthétique sur la nature et les enjeux de la crise, les thèses politiques des uns et des autres se présentent plus comme des slogans que comme les analyses d’un état de fait.

Au cours d’une campagne électorale, à mesure que les candidats s’approchent de l’échéance, ils doivent avancer des propositions censées former un programme capable de concrétiser les réponses aux enjeux du scrutin. Faute d’avoir pu ou su poser correctement la ou les questions qui dominent le scrutin, les propositions deviennent de plus en plus sectorielles. Elles visent ainsi des électorats qui, en s’additionnant, sont censés aboutir à un succès politique.

Ces réponses sectorielles ne reposant cependant pas sur un point de vue d’ensemble, clairement négocié avec les citoyens au cours du débat public, elles emportent avec elles des contradictions et des ambiguïtés que, une fois élu, le candidat devenu président aura bien du mal à assumer. Il faut évidemment distinguer ici les candidats considérés éligibles et ceux qui, ne l’étant vraisemblablement pas, font campagne pour peser sur ceux qui le sont. Quant à ces derniers, ils ne peuvent être effectivement élus qu’à la condition de rassembler des suffrages au-delà de leur électorat.

C’est parce qu’il doit être « rassembleur » que le candidat de gauche, François Hollande, ne peut pas et ne veut pas parler de ce que les citoyens français savent tous plus ou moins confusément, à savoir : que le véritable enjeu de ce scrutin est la disparition du modèle industriel consumériste qui s’était formé au XXe siècle, et l’apparition d’un nouveau monde, plus industriel encore, mais qui ne pourra plus se développer sur le modèle consumériste – ce que chacun sait, aussi dépendant qu’il ou elle puisse être lui-même ou elle-même de ce consumérisme qui apparaît désormais aux yeux de tous être l’agent d’une insupportable mécroissance (sur ce sujet, cf. Pour en finir avec la mécroissance, Christian Fauré, Alain Giffard et Bernard Stiegler, éditions Flammarion).

Or, c’est l’évitement de cet enjeu, sinon sa dissimulation, qui pourrait se révéler être suicidaire – sinon pour le candidat à la présidence qui parviendrait à être élu (par le fait même d’avoir contourné cette question), du moins pour le président effectivement élu qui serait issu de ce scrutin, et sur la base d’un tel refoulement.

Car d’un point de vue strictement politique, le véritable enjeu du scrutin actuel, c’est celui du prochain scrutin : celui de 2017. La question la plus préoccupante n’est pas de savoir si la famille Le Pen sera une fois de plus présente au second tour : elle est de s’assurer qu’elle ne parviendra pas au pouvoir après cinq années de « gestion » de la crise sans qu’ait émergé la moindre perspective alternative. Alors, à l’issue d’un tel quinquennat, la famille Le Pen associée avec une partie de la droite dite parlementaire – celle qu’incarne par exemple Christian Vanneste – aura toutes les chances de prendre le pouvoir.

Face à ce danger bien plus imminent que ne l’imaginent ceux qui disaient déjà, dans les années 80, que le Front national n’était qu’un épiphénomène, il n’y a qu’une voie possible : la lucidité, et la revendication de ce qu’elle seule procure – la franchise et la clarté, qui procurent elles-mêmes la confiance et le crédit, sans lesquels aucune action n’est durablement possible.

Les Français savent tous que nous entrons dans une période de transition. Les organisations politiques porteuses d’avenir doivent leur fournir une compréhension des éléments de rupture qui, s’opposant, constitueront la dynamique de cette période – et qui s’opposeront de plus en plus comme l’avant et l’après de cette période. En tant qu’organisations politiques exerçant le pouvoir, elles doivent faire émerger des possibilités de composition et de recomposition entre ces éléments opposés. C’est ce qui constitue précisément la tâche et le travail de la transition : un chantier de négociations doit être ouvert pour que s’instaure une économie de transition.

Cette économie de transition est ce que veulent empêcher les logiques spéculatives qu’a installées la financiarisation. Celle-ci a fait de la mondialisation une guerre économique mondiale dont les peuples découvrent à présent les ruines, et à laquelle il faut mettre un terme par la négociation d’un traité de paix économique : l’économie de transition nécessite cette pacification, c’est-à-dire la fin de la mondialisation conçue sur le modèle de la révolution conservatrice et de l’ultralibéralisme qui en ont été les chefs d’orchestre, et qui ravagent le monde depuis plus de trente ans (et sur ce sujet, je renvoie le lecteur à un entretien publié par Philosophie Magazine au mois de septembre 2011.

Ce qui désormais tombe en ruine est la société industrielle fondée sur l’opposition fonctionnelle entre, d’un côté, des producteurs prolétarisés, c’est-à-dire privés de savoir-faire, et de l’autre côté, des consommateurs eux-mêmes prolétarisés parce que structurellement privés de leurs savoir-vivre : ceux-ci sont remplacés par les modèles comportementaux que standardise le marketing – et qui généralisent l’irresponsabilité. Emportés dans l’organisation systématique de l’obsolescence et de la « jetabilité », soumis à une constante pression à la baisse exercée sur le coût d’un emploi qui n’a plus rien à voir avec un travail, producteurs et consommateurs sont devenus inexorablement insolvables.

Mais ce sont tout aussi bien les organisations publiques et privées qui ont par là même perdu tout crédit – et il en va ainsi parce que cette société a conduit à un processus d’« incapacitation » généralisée. Amartya Sen a montré que la mortalité est plus élevée à Harlem qu’au Bangladesh parce que, dans ce pays très pauvre, les structures sociales n’ont pas été détruites, et parce que ce que cet économiste appelle la « capacitation » des individus et des groupes y est encore vive.