国家装置与战争机器(State Apparatus and War Machines) 德勒兹于 1979–1980 年在巴黎 Vincennes/Paris 8 开设的研讨班,共 13 讲。 格式:每段 ZH(中译,默认色)/ FR(法文原文,灰色)/ EN(英译,蓝色)。 本页:Lecture 05,共 28 段。 来源:Purdue「The Deleuze Seminars」Wayback 存档;英译参照 Purdue content-en。

5ème séance, 15 janvier 1980

With no sessions available from December or from 8 January, some sessions may be missing from the recordings. After consideration of the State form versus City form in the previous session available, this 20-minute fragment (clearly situated at the end of the session) starts within a comparison, apparently between Camus’s view of the Caligula story and a text by the Roman historian Sallust, as way to consider the emergence of “relations of personal dependency”. Contrasting this to feudalism and to the French monarchy, Deleuze asserts that a figure of colossal importance in the sphere of personal dependency is the person who laments, the unfortunate (whatever their rank or circumstances). With reference to research by Ferenc Tökei on the Chinese elegy, Deleuze develops a list, considering the epic lament, the tragic lament, the prophetic lament (e.g., Job), the popular lament or complaint (plainte), especially among the Greeks and Latin poets. With Tökei's examples, Deleuze's list culminates with the example of the “freed slave”, with the experience of being an outcast, and yet who is revealed as important not only for the lament but also for the development of tools of government, e.g., as the Emperor's counsel. Deleuze concludes by outlining different sorts of lament to consider: the hypochondriac's, the melancholic's, and the depressive's, each quite distinct rhythmically.

[Ce texte fragmentaire semble être la fin de la séance étant donné la référence à l'heure, 12 :45. Vue l'absence de séances depuis la fin de novembre 1979, il est possible que quelques séances manquent, notamment celles du 4, 11 et 18 décembre, et peut-être du 8 janvier

English Translation, Charles J. Stivale[1]

… [Caligula], il emmène sa garde sur une plage, loin de Rome. Et, là, il les divise en deux, il divise sa garde en deux. Il leur fait ramasser des coquillages, et il leur ordonne de se battre l'une contre l'autre. On se dit : « en effet, ça ne va pas fort, Caligula » [Rires]. Et puis, il revient. Bon. Ça c'est l'aspect Caligula vu par Albert Camus. Ça, c'est l'interprétation délirante de Caligula. Je ne veux pas dire que… elle soit mal ou qu'il ait tort, non, pas du tout. Peut-être… Pourquoi pas? Peut-être que… Interprétation juridique rationnelle, politique, politico-juridique : [1 :00] les latinistes remarquent que le même mot désigne “coquillage” et certaines machines de guerre.

… [Caligula], he takes his guard to a beach, far from Rome. And there, he divides them in two, he divides his guard in two. He makes them collect seashells, and he orders them to fight each other. We tell ourselves: “Really, things are not going well, Caligula” [Laughter]. And then he comes back. Fine. This is the Caligula aspect seen by Albert Camus. This is the delirious interpretation of Caligula. I don’t mean that… it's wrong or he’s wrong, no, not at all. Maybe why not? Maybe … Rational legal, political interpretation, politico-legal interpretation; Latin scholars notice that the same word designates “shell” and certain war machines.

Bon, il suffit de penser à ça pour penser que le texte de Salluste est peut-être un texte de satire, est volontairement satirique, car tout devient un peu cohérent.[1] Supposons…, on ne risque rien à supposer puisqu'on n'en sait rien, [Rires] alors, supposons – mais ça arrivait tout le temps – que Caligula ait eu l'impression qu'une partie de sa garde préparait un sale coup, une révolte. Il emmène toute sa garde loin de Rome, près de la mer et, là, il ne leur fait pas ramasser des coquillages, il n'est pas…, il n'est pas quand même à ce niveau, il fait ramasser les machines de guerre qu'une partie de la garde a, la partie soupçonnée. Et puis, il fait [2 :00] exterminer la partie soupçonnée par l'autre partie. Tout devient… d'une banalité, d'une banalité rationnelle très grande, c'est-à-dire : il étouffe une révolte, et puis il rentre à Rome après avoir liquidé une partie de sa garde, ça devient limpide. Bon.

Well, it's enough to think about that to think that Sallust’s text is perhaps a text of satire, is intentionally satirical, because everything becomes a little coherent.[2] Let's assume — we risk nothing in assuming since we don’t know, [Laughter] so… — let's assume — but it happened all the time — that Caligula felt that part of his guard was preparing something suspicious, a revolt. He takes all his guard far from Rome, near the sea and, there, he does not make them collect shells, he is not…, he is not all the same at this level, he has the war machines gathered together that part of the guard possesses, the part under suspicion. And then he has the part under suspicion exterminated by the other part. Everything becomes… a banality, very great rational banality, that is, he stifles a revolt, and then he returns to Rome after having liquidated part of his guard. This becomes crystal clear. Fine.

Qu'est-ce que ça veut dire? Est-ce que c'est l'un ou est-ce que c'est l'autre? Je dirais : ni l'un ni l'autre, à la limite. Parce que… il faut garder cette sphère d'ambiguïté, la montée de la sphère ambiguë. La montée de la sphère ambiguë, c'est que c'est exactement ça. Je peux tout interpréter ou bien en détermination de la subjectivité privée, c'est-à-dire la folie, le plus privé de la subjectivité, ou bien en détermination publique objective. Mais, en fait, il y a toutes sortes de régimes, [3 :00] dont on s'occupera, qui se définissent comme à cheval, parce que, non pas du tout qu'ils fassent une espèce de synthèse, de mélange du public et du privé, mais qu'ils imposent une sphère qui n'est réductible ni à l'un ni à l'autre. C'est ce que j'appelle : “la sphère des rapports de dépendance personnelle”.

What does that mean? Is it one or is it the other? I would say neither one nor the other, ultimately. Because … we have to keep this sphere of ambiguity, the rise of the ambiguous sphere. The rise of the ambiguous sphere, that’s exactly it. I can interpret everything either within a determination of private subjectivity, that is, madness, the most private aspect of subjectivity, or within an objective public determination. But, in fact, there are all kinds of regimes, that we will consider, which define themselves as straddling sides, because it's not that they create a kind of synthesis at all, a mixing of the public and private, but that they impose a sphere that is not reducible to one or the other. This is what I call: “the sphere of relations of personal dependency.”

A ce moment-là, alors, peut-être le titre de Paul Veyne, « Le sperme et le sang », prendrait un sens même plus général.[2] Prenez la féodalité. C'est vraiment avec la féodalité… — il y a des pages, là, du coup, de Michelet qui sont splendides,[3] sur la manière dont s'est constituée la monarchie française, où il dit : c'est très curieux les rois de France, ils gèrent, ils gèrent leurs germes de royaume vraiment comme…, comme des espèces de boutiquiers. Ils opèrent avec quoi? C'est là…, c'est… Michelet crédite Louis XI de ça, mais ça a commencé avant Louis XI, il dit : ce qu'il y a de génial dans Louis XI, c'est que, vraiment, les mariages, les héritages, [4 :00] deviennent les instruments objectifs d'une politique. Vous me direz : ça a toujours été comme ça. Je ne sais pas si, à ce moment-là, il n'y a pas une espèce de mutation où, mais, que les mariages, les héritages, deviennent vraiment les facteurs actifs et créateurs d'un nouveau type de pouvoir qui se fait à ce moment-là – par exemple le pouvoir du monarque qui est pas du tout la même chose que le pouvoir du despote archaïque – que tout ça monte… euh… sous cette forme (dans l'Empire romain ça montait sous une autre forme), cette sphère, cette sphère qu'il faut définir comme chaque fois la détermination mouvante des rapports de dépendance personnelle. Alors, vous pouvez… – on ne cesse pas d'osciller – tantôt en rendre compte de manière objective, et ce n'est pas juste, tantôt en rendre compte de manière simplement subjective (« le délire des César »), ce n'est pas juste non plus. Il y a tout à fait autre chose là-dedans. [5 :00] Alors, ça, on essayerait de… [Deleuze ne termine pas]

At that point, then, perhaps Paul Veyne’s title, “Sperm and Blood,” would take on an even more general meaning.[3] Take feudalism. It’s really with feudalism… — there are pages, there, immediately, by [Jules] Michelet which are splendid,[4] on the way in which the French monarchy was constituted, where he says: the kings of France are quite odd; they manage, they manage their kingly seeds really like…, like some kinds of shopkeepers. What do they operate with? It’s there…, it’s… Michelet credits Louis XI with that, but it started before Louis XI, he says: what is brilliant about Louis XI is that, really, weddings, inheritances, become the objective instruments of a form of politics. You will tell me: it was always like that. I don’t know if, at that point, there isn't a kind of mutation through which marriages, inheritances, really become the active and creative factors of a new type of power that is being created at that era — for example, the power of the monarch which is not at all the same as the power of the archaic despot — that it all emerges… uh… in that form (in the Roman Empire, it emerged in another form), this sphere, this sphere that must be defined as, each time, the shifting determination of the relations of personal dependency. So, you can… — we never stop sliding back and forth — sometimes account for it objectively, and that's not correct, sometimes account for it in a simply subjective way (“the delirium of the Caesars”), that's not correct either. There is quite something else in all that. So, we would try to … [Deleuze does not finish]

Mais, si vous voulez, j'atteins enfin mon problème, c'est vraiment… bon, qu'est-ce qui… qu'est-ce qui se passe? Comment on en arrive là, à cette montée d'un nouveau type de relation que l'on appelle provisoirement – on verra la prochaine fois si on peut préciser – mais qu'on appelle provisoirement “la sphère des relations de dépendance personnelle”? Que ce soit, encore une fois…, alors, c'est très varié : dépendance personnelle par rapport à l'Empereur évolué dans le cas de l'Empire romain, par rapport à… au seigneur dans le cas de la féodalité — c'est un tout autre type, je ne les confonds pas — par rapport au monarque dans la monarchie française, ce qu'il y a en commun, c'est que c'est des figures de la relation de dépendance personnelle. Encore une fois, ce n'est pas les personnes qui rendent compte de la constance des relations de dépendance [6 :00] personnelle dans une société. C'est spécifique. Il me semble qu'il nous faut un concept de la relation de dépendance personnelle qui en fasse vraiment…, qui lui donne une consistance spécifique. Alors, je dirais : mais qui est… qui est vraiment à ce niveau-là? Cette sphère, cette sphère de la dépendance personnelle, il faudrait essayer d'arriver à la… à la préciser. Alors, je m'arrête là-dessus parce que je voudrais que vous réfléchissiez à ça pour la prochaine fois, quelle heure qu'il est?

But, if you will, I am finally getting to my problem, it’s really … well, what … what’s going on? How do we come to this, with this emergence of a new type of relationship that we are provisionally calling — we’ll see next time if we can clarify it — but that we are provisionally calling “the sphere of relations of personal dependency”? Once again, whether it is, … so, this is quite varied: personal dependency in relation to the Emperor evolved in the case of the Roman Empire, in relation to… to the lord (seigneur) in the case of feudalism – that's an entirely different type; I am not mixing them up – in relation to the monarch in the French monarchy, what they have in common is that they are figures of the relation of personal dependency. Once again, it is not people (personnes) who account for the constancy of relations of personal dependency within a society. This is specific. It seems to me that we need a concept of the relation of personal dependency that really makes it …, that gives it a specific consistency. So, I would say: but who is… who is really at this level? We really need to manage to specify this sphere, this sphere of personal dependency. So, I’m stopping at this point because I want you to think about this for next time; what time is it?

Un étudiant : Une heure moins le quart.

A student: Twelve forty-five.

Deleuze : Qui c'est l'homme de la sphère de la dépendance personnelle? Écoutez-moi bien. Enfin — Une heure moins le quart? Oh, on n'a plus beaucoup de temps — Qui c'est? Eh bien, il me semble que c'est… — on pourrait dire, je résume — c'est quelqu'un dont la détermination historique a une importance colossale. C'est celui qui se plaint, c'est l'homme de la plainte. [7 :00] C'est lui, c'est lui qui fait monter cette sphère de la dépendance personnelle. Qu'est-ce que ça veut dire, ça? Et pourquoi “l'homme de la plainte”? Est-ce qu'il va avoir une importance historique aussi grande que je dis, l'homme de la plainte? Et qui est-ce qui se plaint dans l'histoire? Il faut savoir, qui est-ce qui se plaint. Tous les malheureux se plaignent. Mais les malheureux, ça peut être très varié, ça peut être des aristocrates qui ont perdu le pouvoir, ça peut être des… des paysans opprimés, le peuple opprimé, ça peut être… Alors ça varie. Quand c'est un aristocrate opprimé, sa plainte … [Pause] euh, non, proscrit, qui a perdu le pouvoir, tout ça, sa plainte n'a pas le même nom. Quand le peuple se plaint, ce n'est pas… ce n'est pas… ce n'est pas la même chose. Bon. Mais, à travers toutes ces variations, est-ce qu'il y a une certaine situation de la plainte dans l'histoire? C'est à ça que je voudrais que vous… pensiez [8 :00] pour la prochaine fois. Qui c'est l'homme de la plainte?[4]

Deleuze: Who is the man of the sphere of personal dependency? Listen to me carefully. In the end – Twelve forty-five? Oh, we’re running out of time — Who is it? Well, it seems to me that he is … — you could say; I'm summarizing this — he is someone whose historical determination is of colossal importance. He’s the person that laments, he’s the man of the lament. He is the one who causes this sphere of personal dependency to emerge. What does that mean? And why “the man of the lament”? Is he going to have as great a historical significance as I am saying, the man of the lament? And who is doing the lamenting in the story? We have to know who is lamenting. All unfortunate people complain. But the unfortunate can be quite varied; they can be aristocrats who have lost power, they can be… oppressed peasants, oppressed people, it can be… So, it varies. When it's an oppressed aristocrat, his lament … [Pause] uh, no, [he's] an outcast, someone who has lost power, all that, his lament doesn’t have the same name. When people lament, it’s not … it’s not … it’s not the same thing. Fine. But, through all these variations, is there a certain situation of the lament within history? This is what I want you to … think about for next time. Who is the man of the lament?[5]

Je prends une hypothèse tirée d'un auteur que je trouve très très fort, très… un marxiste hongrois, spécialiste de l'Empire chinois dont j'ai parlé une autre année, qui s'appelle [Ferenc] Tökei, t-o tréma k-e-i. Beaucoup de choses de lui sont… ou bien traduites… enfin publiées en français. Je pense à un texte très beau de lui d'une quarantaine de pages : « Naissance de l'élégie chinoise », « Naissance de l'élégie chinoise ».[5] Et la thèse de Tökei, c'est que l'élégie chinoise… L'élégie c'est quoi? C'est l'art de la plainte. L'élégie, c'est le chant du deuil, et ça traverse l'histoire, l'élegie. Bien plus : ça traverse les valeurs lyriques, l'élégie. Qui sont les grands poètes lyriques? Il y a les poètes tragiques, il y a les poètes épiques, mais le lyrisme, c'est fait de quoi? [9 :00] Le lyrisme, ça a une sorte…, deux, deux tonalités fondamentales : la tonalité satire et la tonalité élégie. Et ce n'est pas les mêmes rythmes, il y a les rythmes satiriques, il y a des rythmes élégiaques. Par exemple, pour ceux qui se rappellent les traités de versification, ce qu'on appelle le distique, le distique est un rythme typiquement élégiaque, inventé par des poètes dits “élégiaques”. Parfois, c'est les mêmes poètes qui ont une partie de leur œuvre en satire, une partie de leur œuvre… Mais c'est les deux grands pôles du lyrisme. Ça continuera jusqu'à Victor Hugo, ces deux grands pôles, deux grands pôles lyriques.